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« Le numérique est un levier pour transformer l’École »

Yves-Armel MARTIN dirige Erasme, le laboratoire d’innovation ouverte de la métropole de Lyon. Ce féru de nouvelles technologies s’appuie sur l’outil numérique pour développer une autre façon de se relier et de faire ensemble. Au service du réenchantement de la vie publique en général et de l’École en particulier.

Yves Armel MARTIN

 

Propos recueillis par Aurélie Sobocinski

Vous êtes chargé du développement des usages du numérique de demain au sein de la métropole de Lyon. En quoi le numérique peut-il contribuer à Réenchanter l’École ?

Yves-Armel MARTIN : Le numérique se déploie de façon massive dans la société comme une vague qui bouleverse de nombreux domaines : l’économie (on le voit tous les jours dans les modes de consommation), les loisirs, la façon de se rencontrer, d’apprendre… Cette vague nous percute tous en même temps et nous met en posture de changement. À nous de voir comment se positionner vis-à-vis d’elle, comment jouer avec et surtout en tirer le meilleur parti. À l’École, de la même manière, le numérique met en mouvement et constitue un levier intéressant pour transformer l’institution et lui redonner peut-être davantage de sens.

Quels enjeux identifiez-vous dans ce contexte de mutation techno-culturelle au sein de l’École ?

Y.-A. M. : L’École, à l’heure de la société de la connaissance, reste un lieu clé qui concentre à la fois beaucoup d’attentes, de crispations mais aussi de mobilisation. Face à cette « machine » issue de l’ère industrielle, fabriquée pour produire un grand nombre de diplômés dans la génération du baby boom et conçue comme une chaîne de montage (avec des élèves plongés dans des bains disciplinaires de cinquante-cinq minutes, au collège par exemple), nombreux sont les enseignants et les chefs d’établissement qui veulent repenser le système, son organisation, de façon plus fluide et plus créative, et ouvrir d’autres voies.

Quels leviers peut apporter concrètement le numérique ?

Y.-A. M. : Selon l’âge, la maturité, l’autonomie de l’enfant, les applications et usages vont être très différents. Globalement, ils constituent des outils de production au service d’une pédagogie de projet. Ils agissent alors comme des accélérateurs, permettant de redistribuer le temps en classe autour d’activités de recherche, de résolution de problème, de collaboration. Ils permettent d’aboutir à des productions quasi professionnelles, plus valorisantes, qui vont surprendre l’élève sur ses propres capacités. Grâce à eux, le jeune devient un apprenant professionnel, ce qui contribue à conforter l’estime de soi et procure un sentiment de réussite. Et c’est valable aussi pour l’enseignant ! À cela s’ajoute le côté modulaire : on peut mobiliser ces outils pour individualiser les apprentissages de chaque élève et imaginer des séquences de cours sur des rythmes beaucoup plus variés.

Vous évoquez aussi la possibilité d’un autre rapport au temps et à l’espace…

Y.-A. M. : Grâce aux outils de simulation, le numérique crée un effet de loupe qui permet de percevoir l’expérience du temps long sur un temps très court. Avec Internet, il offre aussi cette capacité d’ouvrir l’École sur le monde et de redonner sens aux compétences qui y sont acquises en les connectant à la réalité extérieure.

Mais ce qu’apporte le numérique à vos yeux, c’est surtout une autre façon de se relier et de faire ensemble…

Y.-A.M. : Les outils sont importants, mais les pratiques et les valeurs auxquels ils sont associés et qu’ils permettent d’amplifier le sont encore plus : ce sont elles qui peuvent contribuer au réenchantement de la vie. Il y a d’abord la valorisation d’une culture collaborative, qui vise à faire les choses ensemble, contribuant à développer des compétences aussi essentielles que l’empathie, la capacité à travailler en équipe, pas si faciles à transmettre au sein du modèle scolaire traditionnel, et à créer de la valeur commune.
Il y a ensuite le développement de la créativité que ces outils rendent possible, comme on le voit parfois sur Snapchat ou Instagram.

Comment initier cette culture collaborative et cette créativité ?

Y.-A. M. : À Erasme, notre approche consiste à réunir et à faire dialoguer des personnes d’horizons différents (acteurs publics, designers, artistes, chercheurs, développeurs, entrepreneurs, urbanistes) pour favoriser l’émergence de nouveaux usages des technologies numériques qui aient du sens pour le service public. C’est une démarche de construction de communauté d’innovateurs : on ne leur demande pas de phosphorer sur de grandes idées autour de l’intelligence artificielle ou de la réalité virtuelle, mais de produire ensemble ce qu’ils penseraient être une bonne idée sous la forme de dispositifs très concrets. Ce que l’on essaie de créer ce sont des espaces de liberté où l’on peut expérimenter et vivre autre chose, où chacun est amené à dépasser ses limites, à intégrer des regards très différents.

Comment faire entrer cette façon de travailler dans l’École ?

Y.-A. M. : Un gros travail est engagé aujourd’hui sur le « design » de l’espace à l’École. Dans notre société, qui surévalue le mental et les capacités logiques et linguistiques, il y a urgence à intégrer le rapport au corps, aux sentiments, voire à la spiritualité, au risque de s’enfermer dans un seul type d’intelligence et de faire souffrir toute une partie de notre être. Cet appel à l’intégrité de la personne, des pédagogues célèbres – du père Faure à Montessori – l’ont déjà pensé. À leur tour, les « learning labs » comme le nôtre cherchent de ce côté, interpellés par le format toujours identique de l’espace de la classe. Nous avons ainsi équipé un collège de salles deux fois plus grandes que la normale avec du mobilier ergonomique et des chaises à roulettes. Il n’y a plus un tableau unique, on peut écrire sur tous les murs à la fois, les élèves sont regroupés par quatre ou cinq. Immédiatement, cela transforme les postures pédagogiques.

À quoi ressemblera, selon vous, l’École de demain ?

Y.-A. M. : La machine à apprendre est une fausse piste. Le coeur reste la relation humaine entre l'enseignant et l'élève. Les outils ne sont là que pour fluidifier, améliorer les relations. Par contre, face aux demandes des familles, de la société et face à la concurrence de modèles alternatifs promus par des entreprises privées, l’École va devoir composer avec des contraintes de plus en plus nombreuses et adapter ses pratiques et intégrer de nouveaux modèles. La question qui va se poser avec une plus grande acuité, c’est celle du leadership du chef d’établissement, de sa capacité à créer et à entraîner un collectif pour aller vers un établissement apprenant, capable d’élargir son contexte expérientiel par le développement de formes un peu hybrides, d’interfaces nouvelles avec d’autres mondes (en partie laboratoire de recherche, ferme ou encore lieu de création artistique…). Pour relever ce défi, les établissements de l’enseignement catholique disposent d’atouts mais aussi d’une responsabilité particulière : celle de se saisir de ces opportunités, y compris numériques, pour les mettre véritablement au service de la construction de la personne.

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